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Ortillette

Il y a quelque temps, aux confins d’un pays très développé, vivaient des gens qui donnaient une importance excessive à leur jardin, et en prenaient bien soin, été comme hiver.

Le grand-père Gyrot était un méticuleux et dynamique jardinier ; tous ses voisins témoignaient de son assiduité et de sa vivacité et finirent par le surnommer « main verte ». Il cherchait toujours un quelconque prétexte pour se rendre dans son jardin et contempler cette beauté inouïe : des fleurs de toutes les couleurs exhalant des parfums agréables, de jour comme de nuit. Il prenait plaisir à planter, désherber, arroser, bichonner ses petits « bouts de choux », comme il appelait toutes ses plantes, et jamais il ne se passait une journée sans qu’il ne fasse un tour dans les allées afin de voir si tout se passait bien. Dans son jardin, « main verte » avait le dos plus courbé que droit…

Il y avait cependant une plante toute verte que le grand-père n’aimait pas ; d’ailleurs, il n’était pas le seul à la haïr. Tous ses voisins, qui n’arrivaient pas à l’exterminer, lui disaient avec étonnement : « Mais jamais une ortie nuisible ne pousse chez toi ?!! ». Il leur répondait en riant : « Ah, la vilaine, mais c’est parce que je ne lui laisse jamais le temps de pointer son nez dehors ! À peine prend-elle racine que je l’arrache ! »

Malgré le fait qu’il se levait avant l’aurore et les déracinait l’une après l’autre impitoyablement, bien qu’il fût toujours derrière elles, qu’il ne les laissât jamais sortir de la terre, une famille d’orties réussit quand même à pousser derrière un buisson. Et puisqu’elles n’étaient pas difficiles et qu’elles ne demandaient ni soins ni arrosages, elles purent s’épanouir. Mais, les pauvres devaient quand même se cacher et se faire toutes petites, car si le petit-fils du grand-père les touchait et se faisait piquer, il crierait, pleurerait, et le papy viendrait les arracher, les extirper de la terre ; il demanderait même au petit-fils de les écraser avec son pied.

Un jour, Ortillette, la benjamine, promena son regard sur toute l’étendue du jardin et aperçut « main verte » bichonner toutes les fleurs. Elle se sentit offensée, oppressée, se vit mal-aimée, plutôt détestée et indésirable. Elle se tourna vers sa maman ortie et dit :

– Maman, bientôt monsieur « main verte » va cueillir les fleurs de lavande et les mettre dans des tiroirs pour repousser les termites, dans ses armoires pour parfumer ses habits. Il va utiliser le romarin pour donner du goût à ses plats, prendra la verveine pour en faire de la tisane, et même les pissenlits seront sur sa table… et nous ?! qui ne lui demandons rien en échange, ni arrosage ni soins ?

Ortitie, la sœur cadette, intervint :

– Il fera un bouquet de fleurs pour orner sa salle à manger, un autre pour le mariage de sa fille, un troisième pour la naissance du bébé de la voisine, et nous ? Sommes-nous inutiles, maman ?

– Sommes-nous moches et nuisibles au point que personne ne veuille de nous ? reprit Ortillette.

Maman Ortie, qui contemplait le vaillant jardinier s’affairant autour de ses plantes préférées, sourit et répondit :

– Il me fait de la peine, ce pauvre petit vieux ! Le jour où il saura tous les bienfaits que nous renfermons, et combien nous étions utiles autrefois, il va se précipiter pour nous présenter ses excuses.

– Nous n’étions pas indésirables ? Dis, maman ?

– Non, autrefois, avec nos fibres, les humains fabriquaient des cordages, des fils et même des vêtements…

– Whouah ! fit Ortitie, submergée de surprise.

Elle se tut et continua à contempler « main verte ».

– Et après ? Allez, maman, dis-nous tout ! supplia

– Après la découverte du coton qui leur coûte d’ailleurs trop cher en eau et en fabrication de produits de soins, nous sommes tombées dans l’oubli ; et on s’est mis à se méfier de nous, à nous fusiller de regards méprisants…

Papa Ortie se secoua les feuilles et dit :

– Chaque chose en son temps, mes petits. Viendra le jour où ils s’apercevront de tous les trésors que nous renfermons pour leur vie quotidienne. Ils nous mettront dans des bouteilles, nous serons vendues en pharmacie et chez les herboristes, ils nous porteront sur eux en vêtements, et leurs scientifiques chercheront à nous utiliser dans d’autres domaines.

– Whouah ! dirent les enfants en se redressant.

– Oui, redressez-vous, les enfants, gardez la tête bien levée. Tout ce qui vit a une raison d’être, sert à l’autre ; il faut juste prendre son mal en patience, assura papa Ortie.

– Personne n’est inutile sur cette Terre ! compléta maman Ortie.

Et ce jour arriva : aujourd’hui, on trouve l’ortie dans nos plats, comme soupe, dans le paramédical et comme produits de soins. De leur côté, les chercheurs déploient plus d’efforts pour l’exploiter dans d’autres domaines. On ne la regarde plus de la même façon !

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Updated: 13/11/2019 — 11:13

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